La loi de finances 2026 marque une rupture inédite en Tunisie : pour la première fois depuis l’indépendance, les citoyens tunisiens résidant dans le pays pourront ouvrir librement des comptes en devises (euros, dollars, etc.) via les banques agréées, sans autorisation préalable de la Banque centrale. Cette disposition, intégrée au Code des changes (loi 76-18 du 21 janvier 1976), vise à « simplifier et moderniser » un cadre jusqu’ici très rigide. Concrètement, toute personne physique de nationalité tunisienne pourra, à compter du 1er janvier 2026 (sous réserve de la publication des décrets d’application), ouvrir un compte en devises ou en dinars convertibles auprès d’un intermédiaire financier agréé. Les députés ont adopté l’amendement correspondant du projet de loi de finances 2026 à une large majorité (69 voix pour, 17 contre, 17 abstentions), marquant ainsi le tournant d’une politique monétaire jusqu’alors très protectionniste.
Les sources d’alimentation de ces comptes sont variées et simplifiées : les titulaires pourront y déposer des fonds en devises provenant d’autres comptes en devises ou de dinars convertibles, ainsi que le reliquat de leur allocation touristique annuelle, et même y réinvestir automatiquement les intérêts générés (selon les conditions fixées par la BCT). Par exemple, si un voyageur n’utilise pas la totalité de son crédit de voyage, le solde peut être versé sur son compte en devises. L’utilisation des fonds est largement libre : paiements en ligne à l’étranger, achats de services internationaux, retraits en devise pour voyager, ou transferts entre comptes en devises sont autorisés sans démarche supplémentaire auprès de la Banque centrale. Seules quelques règles strictes subsistent : le compte ne peut jamais être à découvert, et les intérêts perçus y restent imposés à un taux nominal très faible (0,01 %), afin d’inciter l’épargne en devises dans le circuit bancaire officiel.
La mesure s’applique exclusivement aux personnes physiques de nationalité tunisienne résidant en Tunisie. Autrement dit, les citoyens tunisiens (y compris les binationaux) installés dans le pays peuvent désormais détenir des comptes en monnaies étrangères, tandis que les sociétés et entreprises restent pour l’instant exclues de ce dispositif. En pratique, toute ouverture se fera auprès d’« intermédiaires financiers agréés » (banques ou établissements habilités). D’après Abdeljalil El Hani, député et président de la commission des finances, l’accès est ouvert « sans nécessiter l’autorisation préalable de la Banque centrale de Tunisie » et les dépôts doivent être « exclusivement alimentés en devises convertibles ».
Parmi les personnes susceptibles d’être intéressées figurent notamment les jeunes professionnels et travailleurs du numérique. Le député Yassine Mami salue l’impact positif sur cette jeunesse : de nombreux freelances ou start-uppers peinent aujourd’hui à rapatrier leurs revenus PayPal à cause des contraintes de change. D’après lui, l’ouverture des comptes en devises leur permettra « d’encaisser directement leurs paiements internationaux » et de renforcer leur « autonomie financière », les « mettant en phase avec les rythmes rapides de l’économie numérique mondiale ». Plus largement, la réforme donne un nouvel élan aux start-up et aux porteurs de projets innovants : comme l’analyse Deloitte pour Ilboursa, elle facilite l’« internationalisation des activités » des start-ups et investisseurs locaux. Des créateurs de services en ligne ou d’applications tunisiens pourront ainsi gérer plus facilement en dinars convertibles les flux de revenus venus de l’étranger, sans lourdes démarches administratives.
Pour ouvrir un compte en devises, le processus a été considérablement allégé. Le projet de loi précise que le simple fait de s’adresser à une banque agréée suffit : l’« accord préalable de la BCT » n’est plus exigé. Lors de l’alimentation du compte, les clients pourront puiser dans diverses sources de fonds licites : outre les virements depuis d’autres comptes en devises (y compris depuis l’étranger) et les dinars convertibles détenus, ils pourront y verser l’épargne réalisée lors de voyages (la dotation touristique annuelle non consommée). Le député El Hani mentionne aussi explicitement que les devises issues d’exportations nationales (services ou marchandises) pourront être créditées sur ces comptes, dans le respect de la législation existante sur les produits générateurs de devises.
L’utilisation de l’argent est ensuite très souple : un titulaire pourra payer ses achats à l’étranger, régler des services internationaux ou simplement retirer la devise lorsqu’il voyage. On peut même approvisionner d’autres comptes en devises depuis ce compte personnel. Seule contrainte : il est formellement interdit de dépenser plus que le solde disponible (aucun découvert autorisé). Cela vise à éviter tout effet de levier spéculatif incontrôlé. La fiscalité appliquée est symbolique : les intérêts restent soumis à un prélèvement unique de 0,01 %, un taux quasi nul qui encourage l’épargne en monnaies étrangères dans le système bancaire formel plutôt que sous le matelas ou sur le marché noir.
Cette réforme suscite un vent d’optimisme chez certains acteurs économiques. Elle est présentée comme un outil de modernisation du système financier tunisien, permettant aux particuliers et aux entreprises innovantes d’« internationaliser » plus facilement leurs activités. Par exemple, une start-up tech pourra facturer ses clients étrangers directement en dollars sur son compte local, puis transférer les fonds en dinars locaux au besoin. De même, les commerçants importateurs seront officiellement autorisés à payer leurs fournisseurs étrangers en devises via ces comptes dédiés, ce qui pourrait simplifier les échanges commerciaux. En outre, cette mesure pourrait encourager les Tunisiens de l’étranger (la diaspora) à mieux gérer leurs avoirs en Tunisie : en participant au dispositif, ils pourraient déposer une partie de leurs transferts dans le circuit bancaire tunisien, renforçant ainsi les réserves de change officielles.
Les jeunes Tunisiens, particulièrement les freelances et entrepreneurs du numérique, sont cités comme grands bénéficiaires potentiels. Le discours officiel met en avant l’idée que ces comptes leur offriront des « moyens de développer leurs projets sans entraves inutiles ». En pratique, cela signifie qu’un étudiant ou un développeur recevant des paiements internationaux ne sera plus pénalisé par des conversions obligatoires en dinar ou par des procédures lourdes. Ils pourront en revanche conserver leur capital en devises et le gérer au rythme du marché mondial. Certains experts voient également un effet positif sur l’inclusion bancaire : si le dispositif suscite l’intérêt de la jeunesse, cela pourrait encourager ceux qui n’avaient pas de compte à franchir le pas, élargissant la base de l’épargne formelle.
Du côté des startups et PME innovantes, la réaction est partagée. Beaucoup saluent la fin de l’archaïsme réglementaire. Comme le note un analyste du site La Presse, ce changement est vu comme une « libéralisation progressive du régime de change » visant à aligner la Tunisie sur les pratiques internationales. Les entreprises pourront mieux planifier leurs investissements à l’étranger et rapatrier plus facilement leurs bénéfices. Des acteurs économiques affirment que cette flexibilité « dynamisera les initiatives » et mieux ancrera la Tunisie dans l’écosystème numérique global. Certains estiment même que cela facilitera les opérations des banques numériques et fintech locales, qui pourront proposer de nouveaux produits d’épargne en devises pour capter l’épargne des citoyens.
Pour la diaspora tunisienne, la mesure reste néanmoins indirecte car elle concerne formellement les résidents. Toutefois, le transfert de fonds des Tunisiens établis à l’étranger (TRE) – près de 9 milliards de dinars par an, soit environ 3 milliards de dollars – est une source vitale de devises pour l’économie nationale. En permettant aux résidents de recevoir et de conserver plus facilement ces montants en compte, la Tunisie espère rendre ces transferts plus transparents et stables. Les banques locales restent engagées auprès de la diaspora : certaines proposent déjà des comptes « personne physique résidente » pour ceux qui rapatrient leur résidence. Au-delà de cela, la réforme constitue un signal fort pour cette « manne financière » qu’est la diaspora, rappelée régulièrement par les autorités comme indispensable aux réserves de change.
Globalement, les partisans du dispositif mettent en avant plusieurs avantages :
Meilleure collecte des devises : en incitant les citoyens à déposer leurs billets et transferts dans les banques, le pays capte des devises qui circulaient dans l’économie informelle ou à l’étranger, renforçant ainsi les réserves officielles.
Facilitation des échanges internationaux : particuliers et entrepreneurs pourront régler leurs dépenses à l’étranger plus rapidement et à moindre coût, favorisant le commerce et le tourisme émetteur.
Transparence renforcée : en traçant les flux de devise par le système bancaire, on améliore la lutte contre la fraude et la corruption liée aux monnaies étrangères.
Dynamisation de l’épargne : la fiscalité attrayante (0,01 %) et la possibilité de gérer librement des devises à domicile sont perçus comme un levier pour encourager l’épargne en monnaies fortes, atténuant la fuite des capitaux vers l’étranger.
Ces objectifs ont été soulignés par les autorités et les médias tunisiens qui présentent la réforme comme un tournant historique. La Presse parle ainsi d’une avancée majeure « alliant sécurité, souplesse et modernisation du cadre légal ». D’autres commentateurs notent que la mesure arrive à un moment où l’économie tunisienne cherche à se digitaliser et à attirer des investissements étrangers. Le prélèvement minime sur les intérêts crée un produit d’épargne en devises « presque symbolique, pensé comme un levier incitatif ». Les start-ups locales, notamment dans le secteur des technologies financières, voient dans cette liberté nouvelle une manière d’améliorer leurs services internationaux et de retenir des talents qui gagnaient jusque-là en devises à l’étranger.
Toutefois, le dispositif n’a pas fait l’unanimité. Plusieurs économistes et experts avertissent que cette libéralisation comporte des risques pour la stabilité du dinar et l’économie nationale. L’expert Larbi Benbouhali, par exemple, estime que la Tunisie est aujourd’hui mal préparée à un tel système. Il craint qu’en ouvrant le « compte de capital de l’économie nationale à tous les citoyens », chaque Tunisien puisse acheter et vendre des devises librement sans contrôle de la BCT, ce qui fragiliserait la monnaie locale. En effet, Benbouhali souligne les fragilités actuelles : un déficit commercial chronique, un déficit énergétique, et une monnaie tunisienne déjà à la traîne (–3,5 % face à l’euro en 2025). Selon lui, une vague soudaine de dépôts en devises et de retrait massifs (par exemple, si 200 000 jeunes Tunisiens se mettaient simultanément à acheter l’iPhone dernier cri à l’étranger) pourrait accélérer la dépréciation du dinar et raviver l’inflation importée. Il met en garde en citant l’exemple de la livre libanaise ou du dinar algérien, qui ont brutalement chuté lorsque le contrôle des changes s’est relâché.
Un autre expert-comptable, Sofiene Werimi, souligne que le texte actuel du projet présente des « incohérences » d’ordre juridique et risque d’être redondant par rapport aux dispositifs existants. Il alerte sur l’impact macroéconomique : l’ouverture généralisée « accroîtrait la pression sur les réserves de devises, alors que ces dernières doivent être préservées pour financer les importations vitales ». Selon lui, la conséquence logique serait une baisse de la valeur du dinar, augmentant le coût des importations pour les secteurs stratégiques. Sur ce point, plusieurs commentateurs rappellent que la Tunisie dépend largement de ses réserves (qui couvrent environ 100 jours d’importations) et ne peut pas se permettre une nouvelle fuite incontrôlée de devises. Werimi conclut ainsi qu’« il existe d’autres priorités plus importantes » que la mise en œuvre immédiate de ce projet, suggérant un report ou un ajustement du dispositif.
Sur le plan politique, certains craignent qu’en période d’incertitudes économiques, cette mesure réponde surtout aux attentes de marchés parallèles : Houssine Chalghaf, cadre bancaire, regrette par exemple que la réforme n’adopte pas une approche plus volontariste pour intégrer le « marché de devises en noir » dans le circuit officiel. Selon lui, il aurait fallu oser une « amnistie générale permettant d’intégrer le marché noir dans le circuit officiel afin de faire profiter l’économie nationale de cette manne », plutôt que de créer un nouveau canal non contrôlé de mouvements de capitaux. D’autres détracteurs craignent enfin les comportements spéculatifs : avec plus de 700 000 double nationaux et 1,2 million d’expatriés, selon Benbouhali, la tentation pourrait être grande pour certains de jouer des fluctuations du dinar ou de déplacer des capitaux rapidement dès que la situation politique ou monétaire bouge.
Globalement, les réactions tunisiens sont partagées, oscillant entre espoir de modernisation et prudence économique. Dans les médias et sur les réseaux sociaux, de jeunes internautes ont salué la disparition de l’une des « barrières bureaucratiques » qui complexifiaient autrefois voyages et achats sur internet. Des patrons de start-up se disent enthousiastes à l’idée de pouvoir planifier leur trésorerie en dollars plutôt qu’en dinars. En revanche, plusieurs éditorialistes et analystes financiers continuent de mettre en garde contre les « effets de manche » : l’économiste Larbi Benbouhali a par exemple qualifié cette mesure de « bombe à retardement pour le dinar », tandis que certains collègues appellent à des simulations rigoureuses avant sa mise en œuvre.
Du côté des institutions, la Banque centrale (BCT) n’a pas publié de commentaire officiel détaillé sur cette loi, se réservant de fixer les modalités par décrets ultérieurs. On sait cependant qu’elle devra établir les règles précises (plafonds éventuels, procédures KYC…) pour encadrer ces nouveaux comptes. Des députés ont d’ores et déjà déclaré qu’ils suivraient de près l’application pratique du dispositif, prêts à intervenir si des dérives apparaissent. Le gouvernement souligne quant à lui l’importante de la confiance réciproque : en échange de cette ouverture, l’État attend une meilleure captation des devises et une contribution citoyenne à la stabilité financière.
Au total, cette réforme se veut un compromis délicat entre libéralisation et contrôle. Elle traduit une volonté politique de sortir d’un immobilisme monétaire, en offrant aux Tunisiens une plus grande autonomie financière, tout en tentant de préserver les équilibres macroéconomiques. Comme le résume un article de La Presse, c’est une « avancée importante vers la modernisation du cadre financier tunisien et une opportunité pour faciliter l’ouverture internationale des citoyens et des entreprises ». Reste à voir si, lors de son entrée en vigueur début 2026, le calendrier permettra à la fois de stimuler l’activité économique et de protéger le dinar d’une volatilité excessive.
Sources : Plusieurs médias tunisiens (La Presse, Business News, Managers, Ilboursa, Le Quotidien, etc.) ont détaillé la réforme et recueilli les avis d’experts et de parlementaires. Les analyses citées s’appuient sur les textes du projet de loi de finances 2026 et des commentaires d’économistes locaux (Larbi Benbouhali, Sofiene Werimi, Mohamed Salah Jennadi), de députés (Yassine Mami, Abdeljalil El Hani) et de données de la Banque centrale de Tunisie. Des chiffres récents (déficits, réserves de change, transferts de la diaspora) proviennent des rapports officiels de la BCT et d’articles spécialisés
Vive la tunisie