L'année 2025 marque pour le marché immobilier résidentiel tunisien une phase de profonde complexité, caractérisée par un paradoxe structurel : des prix de vente en hausse constante malgré un recul notable de la demande. Ce déséquilibre, loin de traduire une embellie économique, révèle une tension alimentée par les coûts de production et l'incertitude macro-financière. Pour les investisseurs avisés et les professionnels du secteur, comprendre ces dynamiques nécessite une analyse experte des facteurs macroéconomiques, des nouvelles régulations fiscales et des opportunités géographiques émergentes.
Les prévisions d’experts estiment que la valeur du marché résidentiel tunisien devrait dépasser les 300 milliards de dollars américains en 2025, atteignant précisément 302,68 milliards USD, avec une projection de croissance annuelle moyenne de 3,32 % jusqu'en 2029. Cette résilience apparente s'explique principalement par l'attractivité des régions côtières pour les investissements extérieurs, bien que le marché local soit soumis à des pressions importantes.
Le secteur immobilier est intrinsèquement lié à la politique monétaire. En 2025, la Banque Centrale de Tunisie (BCT) a maintenu son taux d'intérêt directeur inchangé à 7,50 %. Bien que le Taux Moyen du Marché Monétaire (TMM) ait montré une légère régression à 7,49 % en septembre 2025, cette stabilisation des taux directeurs se répercute directement sur le coût du crédit immobilier.
Le maintien de taux élevés est une stratégie nécessaire pour lutter contre l'inflation, qui s'élevait à 4,9 % en octobre 2025. Cependant, le revers de cette politique est de freiner l'accès à la propriété pour la majorité des ménages tunisiens, pour qui le coût du financement devient prohibitif. Cette restriction sur le crédit amplifie la frilosité des acquéreurs locaux, réduisant le volume des transactions.
Face à une inflation persistante, l'immobilier, et particulièrement le neuf, est de plus en plus perçu comme une valeur refuge par les détenteurs de capitaux, cherchant à préserver leur richesse face à l'érosion monétaire. Cette fonction de réserve de valeur contribue à l'inertie haussière des prix, même en l'absence de demande de consommation suffisante. Simultanément, la Tunisie déploie des réformes structurelles pour améliorer son environnement des affaires, visant à simplifier les procédures et à renforcer l'attractivité pour les investissements étrangers et locaux, facteurs cruciaux pour une croissance économique soutenue.
Le premier semestre 2025 a confirmé les profondes anomalies du marché. Selon les données disponibles, les prix moyens au mètre carré des appartements ont augmenté de 4 % par rapport à la même période en 2024, et même de 7 % par rapport au second semestre 2024. Cela signifie que l'essentiel de la tension s'est concentré sur les six derniers mois.
Paradoxalement, cette flambée des prix s'est déroulée dans un contexte de demande globale en recul de 1 % et d'une offre en progression de 3 % sur un an. Ce dérèglement est le signe d'un marché « en panne », où la hausse des prix ne résulte pas d'une dynamique d'absorption saine, mais plutôt d'un effet d'inertie.
Cette augmentation découle en grande partie de la nécessité pour les promoteurs de couvrir des coûts de production qui continuent de s'envoler (inflation des matériaux de construction, coût de la main-d'œuvre estimé entre 800 et 2 500 DT/m² selon le niveau de finition ). Le prix est donc tiré par l'offre et la spéculation, plutôt que par la capacité d'achat réelle des ménages, exacerbant le décalage entre l'offre disponible et la solvabilité des acquéreurs.
L'analyse de la structure du marché montre que l'immobilier neuf est le principal moteur de la progression des prix. Les appartements neufs ont enregistré une hausse notable de 5 % sur une base annuelle au premier semestre 2025. Cette surperformance est significative, car elle creuse l'écart avec l'immobilier ancien, qui représente toujours la majorité de l'offre disponible (68 %).
Dans certaines zones, l'écart de prix entre un bien neuf et un bien ancien de surface équivalente peut atteindre jusqu'à 1 000 dinars par mètre carré. La dynamique haussière du neuf s'explique par les coûts de construction élevés que les promoteurs doivent répercuter.
La progression de l'offre conjuguée au recul de la demande a une conséquence directe et majeure : l'accumulation des stocks d'invendus. De nombreux projets lancés ces dernières années, notamment dans le neuf, sont en attente d'acquéreurs. Cela pose un risque financier non négligeable pour les promoteurs, dont les capitaux restent immobilisés.
Face à cette situation, le pouvoir d'achat des acquéreurs locaux est contraint. Les transactions se concentrent sur des surfaces perçues comme plus abordables, généralement entre 90 et 180 m². L'incapacité de la demande locale à absorber le neuf, structurellement trop coûteux en raison des charges de production, signifie que le neuf est de fait réservé aux investisseurs étrangers, à la diaspora tunisienne, ou à une très mince frange de la population à haut revenu. L'offre majoritaire (l'ancien) reste essentielle pour l'équilibre des transactions, mais cela implique un vieillissement du parc résidentiel qui rend les nouvelles réglementations sur la performance énergétique particulièrement pertinentes à terme.
Tableau I: Indicateurs Clés du Marché Résidentiel Tunisien (1er Semestre 2025)
| Indicateur | Performance (Appartements) | Implication Marché |
| Prix moyen / m² (YoY) | Hausse de +4 % | Augmentation portée par les coûts et la spéculation |
| Prix du Neuf (YoY) | Hausse de +5 % | Crée un écart significatif avec l'Ancien |
| Demande Globale (YoY) | Recul de –1 % | Taux d'intérêt et pouvoir d'achat dissuasifs |
| Offre Globale (YoY) | Progression de +3 % | Augmentation des stocks d'invendus |
| Part de l'Ancien dans l'Offre | 68 % | Domination des biens existants sur le marché |
| Taux d'Intérêt Directeur BCT | 7,50 % | Coût du crédit élevé, freinant l'accession |
La Loi de Finances 2025 introduit des réformes réglementaires et fiscales majeures, visant à moderniser le secteur tout en tentant de résoudre la crise d'accessibilité.
Pour stimuler l'accession à la propriété, notamment pour les primo-accédants, le gouvernement a revu à la baisse les droits d'enregistrement. Le taux applicable pour l'achat d'une résidence principale (premier achat) passe de 5 % à 3 %. Cette réduction de 2 points de pourcentage est destinée aux biens dont le plafond éligible est fixé à 300 000 TND.
Cette mesure est renforcée par des avantages complémentaires pour les primo-accédants, incluant l'exonération de la taxe foncière pendant trois ans et l'accès à un crédit à taux bonifié (jusqu'à –1 %). Inversement, pour décourager la spéculation et l'immobilisation du parc, le taux des droits d'enregistrement pour l'achat d'une résidence secondaire est majoré, passant de 5 % à 6 %.
Tableau II: Impact de la Loi de Finances 2025 sur les Droits d'Enregistrement
| Type de Bien | Ancien Taux | Nouveau Taux 2025 | Variation |
| Résidence principale (1er achat, < 300k DT) | 5 % | 3 % | –2 points |
| Résidence principale (2e achat et +) | 5 % | 4 % | –1 point |
| Résidence secondaire | 5 % | 6 % | +1 point |
| Investissement locatif | 5 % | 5 % | Stable |
L'un des points de friction majeurs du Projet de Loi de Finances (PLF) 2025 concerne la TVA sur l'immobilier neuf. Une proposition initiale prévoyait de relever drastiquement le taux de 13 % à 19 %, une mesure vivement critiquée par les promoteurs immobiliers qui y voyaient un risque de ralentissement catastrophique du secteur et une nouvelle entrave à l'accès à la propriété.
Néanmoins, l'approche finale semble plus nuancée. Bien que le gouvernement ait exprimé son intention d'abandonner le taux intermédiaire de 13 % au profit d'une harmonisation vers les extrêmes , des discussions ont porté sur l'application d'un taux réduit de 7 % pour les biens immobiliers de moins de 400 000 dinars. Cette modulation permettrait de cibler l'immobilier de luxe avec une TVA maximale tout en protégeant les segments abordables. L'incertitude planant autour du taux définitif (7%, 13% ou 19%) pour le neuf est critique, car elle impacte directement la budgétisation des projets et la capacité d'achat des ménages.
La Loi de Finances 2025 s'accompagne d'un effort de modernisation administrative et d'une responsabilisation accrue des propriétaires. La digitalisation des procédures est lancée via une plateforme unique e-immobilier, permettant la consultation du cadastre en ligne et la dématérialisation des certificats de propriété. L'introduction de la signature électronique des actes est prévue pour réduire drastiquement les délais de transaction, potentiellement de 2-3 semaines à 48 heures.
En outre, deux obligations majeures entrent en vigueur dès janvier 2025 :
Le Diagnostic de Performance Énergétique (DPE) : Il devient obligatoire pour toute transaction de vente ou de location. Son évaluation, classant la consommation énergétique de A à G, coûte entre 150 et 300 TND et est valable dix ans.
L'Assurance Habitation Obligatoire : Les propriétaires, notamment les bailleurs (via l'assurance Propriétaire Non Occupant ou PNO), sont tenus de souscrire une assurance habitation.
L'incapacité de nombreux ménages à accéder à la propriété, exacerbée par le coût élevé du crédit et des prix de vente, a reporté une demande massive sur le marché locatif, entraînant une hyper-tension des loyers en 2025.
Dans le Grand Tunis, certaines zones se distinguent par une demande élevée et une forte croissance des prix locatifs au premier semestre 2025
Riadh Al Andalous : Cette zone enregistre une croissance annuelle des loyers de 7 à 8 % pour les petites typologies (S+1 et S+2), notamment pour les surfaces de 50 à 90 m².
Boumhel : Confirmant son statut de marché abordable, les S+1 et S+2 y représentent près de neuf recherches sur dix. Les loyers moyens y atteignent 1 020 DT pour un S+2.
El Mourouj 6 : Dominé par les S+2 (80 % de la demande), les loyers moyens se maintiennent autour de 930 DT pour ce segment.
Cité El Wafa (Cap Bon) : Ce pôle locatif voit les loyers moyens des S+2 s'établir à 1 040 DT, avec une croissance annuelle de 4 %.
Cette croissance soutenue des loyers dans les zones périphériques et abordables montre que le marché locatif sert de soupape de sécurité pour la demande captive.
Tableau III: Tendances Locatives Clés et Loyers Moyens (S1 2025)
| Quartier | Typologie Dominante | Loyer Moyen (S+2) (DT) | Croissance Annuelle des Loyers |
| Riadh Al Andalous | S+1 / S+2 (50-90 m²) | Non spécifié pour S+2 seul |
+7 % à +8 % |
| El Mourouj 6 | S+2 (80 % de la demande) |
930 DT |
Non spécifié |
| Boumhel | S+1 / S+2 (90 % de la demande) |
1 020 DT |
Non spécifié |
| Cité El Wafa (Cap Bon) | S+2 (plus de la moitié de la demande) |
1 040 DT |
+4 % |
En réponse à la pression locative, la réglementation sur la location courte durée (type Airbnb) s'est durcie en 2025. Le but est de limiter la fuite des logements du marché de la résidence principale vers le tourisme, en particulier dans les zones côtières prisées.
Le nouveau cadre réglementaire impose :
Une déclaration obligatoire auprès de la municipalité.
Une limitation de la durée de location à 120 jours par an pour la résidence principale.
L'application d'une taxe de séjour variant de 2 à 5 TND par nuit.
Cette réglementation, en réduisant la viabilité financière de la location saisonnière à plein temps , pourrait réallouer une partie du stock d'appartements meublés vers le marché de la location longue durée, offrant un potentiel léger soulagement de la pression sur les loyers.
Les Tunisiens Résidant à l'Étranger (TRE) représentent une source cruciale de demande solvable et de devises fortes. La législation tunisienne leur offre des incitations fiscales substantielles pour canaliser ces fonds vers l'immobilier.
Le principal avantage réside dans les frais d'enregistrement allégés. Alors que les résidents paient désormais 3 % (pour le premier achat) à 6 % (pour la résidence secondaire), les TRE bénéficient d'un tarif d'enregistrement nettement réduit, fixé à seulement 1 % de la valeur du bien, avec des coûts fixes par page de contrat (30 DT). Cette disposition rend l'investissement dans l'immobilier de prestige et neuf particulièrement attractif pour la diaspora, qui cherche principalement à se constituer un patrimoine ou une valeur refuge.1
Les disparités géographiques restent marquées, la valorisation étant concentrée dans les grands pôles urbains et touristiques.
Tunis, le Pôle Moteur : Le Grand Tunis, incluant des zones comme La Marsa et Carthage, maintient la valorisation la plus forte, avec une hausse du prix moyen du mètre carré de 5 %. L'urbanisation et les projets d'infrastructure continus y soutiennent une demande de haut standing.
Sousse, la Perle du Sahel : Pour l'investissement locatif orienté tourisme, Sousse est essentielle. Son attrait international se traduit par un potentiel de location saisonnière élevé, avec un taux d'occupation ayant atteint 33 % en haute saison.
Vision Prospective : L'Agence Foncière de l'Habitat (AFH) oriente les efforts vers la création de pôles urbains intégrés et de villes nouvelles. Cet aménagement stratégique, prenant en compte l'évolution future de l'espace, vise à gérer la pression urbaine et à développer les régions intérieures, créant des opportunités d'investissement foncier à long terme.
Les grands projets d'infrastructure et d'aménagement structurent la valorisation immobilière future. Le projet "Tunis Bay" (anciennement Tunis Financial Harbour) est l'exemple le plus notable dans le Grand Tunis. Conçu pour être un joyau urbain et un futur hub financier, il représente un capital total de 7 milliards de dinars et la création de 16 000 emplois.
La réalisation de cette infrastructure, dont l'impact s'étend sur la banlieue sud de la capitale , garantit une valorisation à long terme dans les zones adjacentes en raison de l'amélioration de l'accessibilité et de la concentration d'activités économiques hautement qualifiées. De tels projets sont cruciaux pour attirer les investissements étrangers nécessaires pour soutenir la valeur du marché résidentiel estimé à 300 milliards USD.
Le marché immobilier tunisien en 2025 est un champ de forces complexes : d'une part, une pression haussière des prix alimentée par les coûts et les capitaux spéculatifs ; d'autre part, une demande locale paralysée par le coût du crédit et l'incertitude fiscale. Les réformes réglementaires sont axées sur la facilitation de l'accès à la propriété pour les classes moyennes (droits d'enregistrement réduits) tout en essayant de capter plus de recettes fiscales (débat sur la TVA) et d'améliorer la transparence (digitalisation, DPE).
Pour les professionnels et investisseurs, la stratégie en 2025 doit être différenciée selon le profil d'acquisition.
Recommandations Stratégiques :
Pour le Primo-Accédant Local : Il est impératif de capitaliser sur la nouvelle réduction des droits d'enregistrement à 3 % pour les biens sous le seuil de 300 000 TND. La recherche doit se concentrer sur l'immobilier ancien ou les zones en développement de la grande banlieue de Tunis (Boumhel, El Mourouj), où les prix restent relativement plus abordables.
Pour l'Investisseur Locatif (Longue Durée) : L'investissement devrait cibler les zones à forte croissance locative et forte densité démographique dans le Grand Tunis (e.g., Riadh Al Andalous, El Mourouj), en se concentrant sur les appartements de petite à moyenne taille (S+2). La tension sur les loyers assure des rendements stables, d'autant plus que le cadre des locations saisonnières se resserre.
Pour la Diaspora et l'Investissement de Capital : Le neuf et le haut standing dans les zones côtières (Tunis, Sousse) restent la cible privilégiée. L'avantage fiscal majeur (droit d'enregistrement à 1 % de la valeur du bien) minimise les coûts d'acquisition, transformant l'immobilier en un excellent instrument de préservation de capital et de valorisation à long terme, en particulier dans les secteurs impactés par les grands projets comme Tunis Bay.
Le marché tunisien, bien que structurellement déséquilibré, offre des opportunités ciblées. La clarté réglementaire sur la TVA en fin d'année sera un facteur déterminant pour l'évolution du secteur de la promotion immobilière en 2026.
Tableau IV: Stratégie d'Investissement Immobilier Recommandée en 2025
| Profil d'Acquéreur | Objectif Principal | Segments Cibles | Avantages à Exploiter |
| Primo-Accédant Local | Accession à la propriété (abordabilité) | Ancien, biens < 300 000 TND, zones périphériques |
Droits d'enregistrement à 3 % ; Crédit immobilier assoupli |
| Investisseur Locatif | Rendement annuel (Cash Flow) | S+1 / S+2 dans les banlieues sous tension (Riadh Al Andalous, Boumhel) |
Croissance locative forte (+4 % à +8 %) |
| Tunisien Résidant à l'Étranger (TRE) | Préservation de capital (Valeur refuge) | Neuf, Haut-standing, zones côtières (Tunis, Sousse) |
Droits d'enregistrement très réduits (1 % de la valeur) |
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