L'année 2025 a été une période de transformation et de fortes tensions pour le secteur automobile en Tunisie. Caractérisée par une demande refoulée qui s'est traduite par des volumes de vente exceptionnellement élevés, cette période a mis en lumière l'écart persistant entre le potentiel du marché et les contraintes structurelles qui continuent de le brider, notamment en matière de financement et d'accès aux devises étrangères. Malgré un contexte économique complexe et une dette publique élevée qui maintient la pression sur le système bancaire national , le secteur a fait preuve d'une résilience significative, se positionnant à la veille de réformes fiscales majeures.
L'analyse des chiffres confirme cette dynamique : sur les dix premiers mois de 2025, le marché total a dépassé le seuil impressionnant de 77 112 véhicules vendus, enregistrant une croissance robuste de près de 19 % par rapport à la même période en 2024. Cette performance s'est révélée nettement bimodale. D’une part, les concessionnaires agréés ont maintenu une croissance stable, mais d’autre part, le marché parallèle a connu une expansion spectaculaire.
Cette croissance agrégée de près de 19 % des ventes totales est survenue dans un environnement où le Taux Moyen du Marché Monétaire (TMM) est resté stable et élevé (7,5 % en juin 2025 ). Un tel volume d'achats, malgré des conditions de financement onéreuses, indique que la demande est intrinsèquement très forte, mais qu'elle est contrainte par les prix et le coût du crédit. Les consommateurs sont donc obligés de se rabattre sur des segments moins chers, comme les voitures populaires, ou de contourner les circuits officiels pour bénéficier de régimes fiscaux plus souples, une dynamique clairement illustrée par l'explosion du marché parallèle. Le marché tunisien n'est donc pas limité par l'appétit des consommateurs, mais par l'accessibilité financière et la disponibilité des allocations de devises pour les importateurs.
L'analyse de 2025 s'articule autour de trois axes fondamentaux : la quantification de la croissance volumétrique, l'évaluation de la bataille concurrentielle intense, et le décryptage de l'anticipation réglementaire majeure incarnée par le Projet de Loi de Finances (PLF) 2026.
L'année 2025 a solidifié la tendance haussière observée précédemment. Les données agrégées confirment un marché en pleine expansion. Dès le premier semestre, le marché automobile a dépassé les 42 000 ventes , pour atteindre 61 000 unités vendues au mois de septembre. Finalement, sur les dix premiers mois de l'année, le marché global a enregistré 77 112 véhicules écoulés, contre 64 842 sur la même période en 2024.
Le marché s'est structuré autour de deux segments de croissance distincts :
Le Marché des Concessionnaires Agréés : Ce segment a maintenu une croissance saine de 12,7 %, écoulant 52 371 unités. Cette progression, bien qu'encourageante, reste freinée par les difficultés d'approvisionnement en devises nécessaires à l'importation de véhicules neufs.
L'Explosion du Segment Parallèle : Le marché parallèle, dominé par l'importation de véhicules d'occasion récents par des circuits moins réglementés, est le véritable catalyseur de la croissance agrégée. Ce segment a atteint 24 741 véhicules vendus, soit une hausse impressionnante de 34,4 % par rapport à 2024. Le marché parallèle représente désormais près d'un tiers (32 %) des ventes totales. Les marques européennes dominent historiquement ce segment, bien que l'ensemble du marché de l'occasion soit en hausse.
La demande s'est également concentrée sur les modèles les plus abordables. Le segment des voitures populaires a connu une croissance spectaculaire de 50 %, avec 7 863 unités vendues sur dix mois, contre 5 212 l'an dernier. Ces véhicules, dont les prix varient entre 28 935 et 34 876 dinars, sont devenus essentiels pour élargir l'accès à l'automobile pour les ménages tunisiens. Une marque chinoise se distingue particulièrement en dominant ce segment avec 1 969 véhicules vendus.
Le tableau ci-dessous illustre la croissance et la segmentation du marché automobile au cours des dix premiers mois de 2025.
Croissance et Segmentation du Marché Automobile (Janvier-Octobre 2025)
| Segment | Ventes Jan-Oct 2024 (Unités) | Ventes Jan-Oct 2025 (Unités) | Taux de Croissance (YoY) | Part du Marché 2025 |
| Marché Officiel (Agréé) | ~46,470 | 52,371 | +12.7% | 68% |
| Marché Parallèle | ~18,372 | 24,741 | +34.4% | 32% |
| Total Global | 64,842 | 77,112 | +18.9% | 100% |
La concurrence est restée féroce, avec des mouvements notables dans le classement des concessionnaires agréés. La domination des marques asiatiques a été maintenue sur le long terme, mais des acteurs européens ont réussi des percées tactiques.
À la fin octobre 2025, le classement des cinq premières marques est solidement ancré par les acteurs sud-coréens :
HYUNDAI conserve la première place avec 5 568 immatriculations.
KIA suit de près avec 5 068 unités vendues.
RENAULT se positionne en troisième position avec 3 981 immatriculations.
SUZUKI figure en quatrième position (3 202 immatriculations).
CHERY complète le top 5 (3 196 immatriculations).
Le début de l'année 2025 a été marqué par un profond bouleversement. Au cours des cinq premiers mois, Renault, distribuée par ARTES, a pris la tête du marché avec 2 312 immatriculations, détrônant temporairement Hyundai. Ce succès fulgurant a propulsé le chiffre d'affaires d'ARTES de 159 % par rapport à l'année précédente. Cependant, cette performance spectaculaire s'est révélée être une situation de leadership de courte durée, comme le démontre le classement final d'octobre.
Il est crucial de noter que dans un marché où l'accès aux devises est limité et où les importations sont gérées par contingents, les pics de ventes sur de courtes périodes (mensuelles ou trimestrielles) sont souvent le reflet d'arrivages de stocks massifs plutôt que d'une croissance organique de la demande. La remontée de Renault illustrait une performance logistique et d'allocation de devises réussie au printemps. La capacité de Hyundai et KIA à retrouver leur position dominante sur les dix premiers mois de 2025 démontre une gestion plus stable et plus efficace des flux d'importation et de la distribution de modèles adaptés aux besoins locaux (notamment dans le segment populaire), leur permettant de consolider leur suprématie sur l'année complète.
Classement des Marques (Immatriculations Officielles à fin Octobre 2025)
| Rang (Fin Oct.) | Marque | Immatriculations (Unités) | Pays d'Origine Dominant | Tendance 2025 |
| 1 | HYUNDAI | 5 568 | Corée du Sud | Leader du marché |
| 2 | KIA | 5 068 | Corée du Sud | Fort compétiteur |
| 3 | RENAULT | 3 981 | France | Remontée/Stabilisation Forte |
| 4 | SUZUKI | 3 202 | Japon | Acteur constant |
| 5 | CHERY | 3 196 | Chine | Représentant de l'ascension chinoise |
Les conditions monétaires en 2025 ont continué de poser des défis significatifs à l'accessibilité des véhicules. La Banque Centrale de Tunisie (BCT) a maintenu une politique de taux élevée pour gérer l'inflation et la dette.
Le Taux Moyen du Marché Monétaire (TMM), utilisé comme référence pour les crédits bancaires, s'est stabilisé à 7,5 % en juin 2025 avant de reculer très légèrement à 7,49 % en octobre.
Pour les crédits automobiles, généralement classés comme des crédits à moyen terme, les banques ajoutent une marge significative au TMM. Les barèmes observés indiquent des marges allant de TMM + 5,0 % à TMM + 7,0 %. En appliquant ces marges au TMM de 7,5 %, le taux d'intérêt nominal se situe dans une fourchette allant de 12,5 % à 14,5 %. L'application du Taux Effectif Global (TEG), qui intègre tous les coûts (frais de dossier, assurance), positionne le coût réel d'emprunt à un niveau prohibitif pour une grande partie de la population.
Ce coût de financement élevé est le facteur déterminant qui explique la demande massive reportée vers les segments subventionnés (voitures populaires) ou le marché parallèle, où les mécanismes d'acquisition sont différents. Parallèlement, le dinar tunisien a connu une légère appréciation face au dollar en avril 2025 , ce qui aurait pu théoriquement alléger le coût des importations pour les concessionnaires. Cependant, les contraintes macroéconomiques globales et la difficulté persistante d'obtenir des allocations de devises ont largement neutralisé cet avantage.
L'essor du marché parallèle, affichant une croissance de 34,4 %, n'est pas un simple phénomène informel, mais une conséquence directe de la rigidité fiscale et des difficultés d'accès aux devises pour le marché neuf.
Ce segment est largement alimenté par les Tunisiens Résidant à l'Étranger (TRE) qui utilisent des régimes douaniers spécifiques pour importer des véhicules, ce qui leur permet d'éviter les taxes d'importation extrêmement élevées appliquées au marché officiel. Le succès du marché parallèle est un indicateur de l'énorme écart de prix entre le coût réel d'un véhicule importé et le prix de vente final dans les concessions agréées, où les taxes peuvent représenter jusqu'à 50 % du coût total.
L'État est conscient que les flux de devises des TRE sont essentiels pour soutenir la demande automobile. La croissance du marché parallèle repose sur l'exploitation de ces devises, contournant les restrictions imposées aux banques nationales. C'est pourquoi le Projet de Loi de Finances 2026 (PLF 2026) a introduit l'Article 55, constituant une politique à double sens. Ce nouvel avantage fiscal est explicitement conditionné par l'utilisation de mécanismes de devises externes, tels que les dons des Tunisiens à l'étranger ou la prime touristique.
L'objectif de cette stratégie est de réguler ces flux d'argent informels : en offrant un bénéfice fiscal (l'accès à l'achat d'un véhicule neuf ou d'occasion de moins de huit ans ) via le canal officiel, l'État cherche à capter les devises tout en formalisant et en encadrant une partie du marché, réduisant ainsi l'attrait du circuit parallèle pour les véhicules récents. Ce mécanisme représente une tentative de concilier la demande pressante d'automobile et la nécessité de gérer les réserves de devises.
La fin de l'année 2025 a été marquée par l'annonce des dispositions du PLF 2026, qui préfigurent une reconfiguration majeure de la structure du marché automobile tunisien.
Le Projet de Loi de Finances pour 2026 introduit des modifications législatives perçues comme un tournant dans la politique d'importation. La nouvelle version de la loi prévoit une réduction significative des restrictions, incluant l'élimination des quotas limitant l'importation de véhicules neufs et d'occasion.
L'élimination des quotas, longtemps considérés comme la cause principale de la rareté et des prix élevés sur le marché officiel, devrait avoir pour effet de stimuler la concurrence, diversifier l'offre et potentiellement modérer les prix. Cette anticipation réglementaire a déjà influencé les stratégies d'inventaire des concessionnaires en fin d'année 2025.
Cependant, la libéralisation ne signifie pas une absence totale de fiscalité. Bien que l'assouplissement des quotas soit favorable, la Tunisie maintient une pression fiscale sur les véhicules à forte cylindrée et non essentiels. Par exemple, les véhicules essence de plus de 2000 cm³ et les véhicules diesel de plus de 2500 cm³ sont toujours soumis à des droits de douane spécifiques. Il s'agit d'une sélectivité fiscale stratégique : faciliter l'accès à la mobilité de base et verte (petites et moyennes cylindrées), tout en maintenant des droits de consommation élevés sur le luxe ou les modèles thermiques gourmands en énergie et en devises.
L'adoption de l'Article 55 par le Parlement en fin d'année 2025 est une réponse directe à la question du pouvoir d'achat et du rôle des devises étrangères. Cet article offre un avantage fiscal unique, destiné aux familles résidentes, pour l'acquisition ou l'importation d'un véhicule, qu'il soit neuf ou d'occasion.
Les conditions d'éligibilité sont rigoureuses, visant à s'assurer que l'avantage bénéficie directement aux ménages à revenus modestes ou moyens. L'éligibilité est plafonnée par un revenu maximal de 10 fois le SMIG pour une personne seule et de 14 fois le SMIG pour un couple. De plus, le véhicule d'occasion doit être âgé de moins de 8 ans au moment de l'acquisition, une condition qui vise à garantir un certain niveau de qualité et de sécurité. Enfin, l'avantage est assorti d'une interdiction de cession du véhicule pendant cinq ans, une restriction clairement inscrite sur la carte grise, afin d'éviter la spéculation.
Comme mentionné précédemment, cet avantage est tactiquement lié aux mécanismes d'apport de devises (dons des TRE ou prime touristique). En ciblant les véhicules d'occasion récents (< 8 ans), l'État offre un substitut fiscal attractif aux véhicules du marché parallèle qui n'auraient pas bénéficié de telles facilités, promettant une formalisation partielle du segment de l'occasion récente.
La transition énergétique dans le secteur automobile est un enjeu de long terme pour la Tunisie, mais 2025 a marqué une rupture décisive dans le cadre fiscal qui l'encourage.
L'Article 47 du PLF 2026, voté en fin d'année 2025, a établi un cadre fiscal d'une clarté inédite pour la mobilité verte. Il introduit une parité fiscale entre les Véhicules Électriques (VE) et les Hybrides Rechargeables (PHEV).
Concrètement, les VE et les PHEV (véhicules dotés d'un moteur thermique et d'un moteur électrique rechargeable par branchement externe) bénéficient désormais d'une exonération totale des droits de consommation (0 %) et d'un taux de TVA réduit à 7 %.
Cette faveur fiscale crée une distinction essentielle avec les Hybrides Classiques (HEV) non rechargeables, qui conservent un taux de TVA standard de 19 % et ne bénéficient que d'une réduction de 50 % des droits de consommation, sous des conditions strictes de cylindrée (moteur essence $\le 1700$ cm³ ou moteur diesel $\le 2100$ cm³). Le message réglementaire est sans ambiguïté : seuls les véhicules capables de rouler en mode zéro émission rechargeable sont pleinement favorisés.
Régime Fiscal des Véhicules Propres (PLF 2026)
| Type de Véhicule | Condition de Recharge/Cylindrée | Droits de Consommation | TVA |
| Électrique (VE) | Aucune | Exonération Totale (0%) | Réduit (7%) |
| Hybride Rechargeable (PHEV) | Recharge par branchement externe | Exonération Totale (0%) | Réduit (7%) |
| Hybride Non-Rechargeable (HEV) | Moteur thermique $\le 1700$ cm³ (Essence) / $\le 2100$ cm³ (Diesel) | Réduction de 50% | Standard (19%) |
Malgré ce cadre fiscal très incitatif, l'adoption de la mobilité électrique est restée timide en 2025. L'objectif ambitieux de l'État, qui visait la commercialisation de 5 000 unités électriques d'ici la fin de l'année, n'a pas été atteint.
Le principal obstacle structurel à la transition réside dans le déficit d'infrastructures de recharge publiques et dans le coût initial élevé d'acquisition des véhicules, facteurs qui accentuent l'anxiété liée à l'autonomie des batteries. L'arrivée de nouveaux acteurs, comme IM Motors (filiale de SAIC) en décembre 2025, positionnée sur les véhicules électriques haut de gamme et à technologie avancée, illustre que le marché se développe initialement par le segment premium, dont les clients sont plus aptes à gérer la recharge via des solutions privées.
Dans ce contexte de carence en infrastructure, l'égalité fiscale accordée aux PHEV prend tout son sens stratégique. Les Hybrides Rechargeables sont le produit tactique idéal pour les concessionnaires. Ils permettent de maximiser le bénéfice fiscal (exonération totale) tout en offrant au consommateur l'assurance de pouvoir utiliser le moteur thermique comme filet de sécurité en cas d'absence de borne de recharge, contournant ainsi le problème de l'infrastructure publique déficiente. Il est anticipé que l'offre de PHEV connaîtra une croissance significative dès 2026, éclipsant probablement la demande d'HEV moins favorisés fiscalement, en attendant que le déploiement de l'infrastructure pour les VE purs s'accélère.
L'année 2025 a servi de point de bascule pour le marché automobile tunisien. Elle a exposé une demande insatiable (77 112 véhicules vendus en dix mois ) qui ne peut être entièrement satisfaite par le marché officiel, contraint par les devises et les taux d'intérêt élevés (TMM à 7,5 % ). La croissance significative du marché parallèle est la preuve que le consommateur cherche activement des voies d'accès moins taxées à la mobilité.
Le véritable changement est à venir avec la mise en œuvre du PLF 2026. L'élimination des quotas d'importation et les incitations fiscales massives pour les véhicules rechargeables (VE et PHEV) devraient redessiner la concurrence et le modèle économique des concessionnaires agréés.
Réallocation des Quotas d'Importation : Les concessionnaires agréés doivent immédiatement ajuster leurs stratégies d'approvisionnement en prévision de la fin des quotas. L'enjeu ne sera plus la rareté, mais la compétitivité des prix. Un ajustement réussi des prix pourrait considérablement affaiblir l'attrait du marché parallèle.
Priorisation des PHEV : Étant donné le cadre fiscal maximal (0 % de droits de consommation) et le déficit d'infrastructure de recharge, les véhicules Hybrides Rechargeables (PHEV) représentent l'opportunité de croissance la plus sûre à court terme pour capitaliser sur la transition écologique sans prendre de risques opérationnels majeurs.
Capitalisation sur l'Article 55 : Les concessionnaires doivent intégrer l'Article 55 et l'avantage familial dans leurs plans de financement. En facilitant l'achat via les mécanismes de devises des TRE (dons, prime touristique), le marché officiel peut capter une partie des flux de capitaux qui alimentaient jusqu'à présent le marché informel, ciblant efficacement la demande de véhicules neufs et d'occasion récents (< 8 ans).
Le marché automobile tunisien est sur le point de passer d'un modèle de distribution basé sur la pénurie et la forte taxation à un modèle de concurrence ouverte, du moins dans l'offre. Le succès de cette transition en 2026 dépendra de la capacité des autorités à garantir la stabilité des devises pour les importateurs et à accélérer les investissements dans l'infrastructure électrique. Le marché a démontré une soif insatiable de mobilité; le défi à venir est de la rendre accessible par le canal formel.
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